Au printemps 1945, j'étais complètement épuisée. Cela faisait à présent trois ans que Stanley était parti. Entre les tâches du foyer, la correspondance de la Société astrologique Athéna qu’il me fallait maintenir, et la maison pleine de marins et de soldats pendant près de trois ans, avec toutes les complications que cela entraînait , ma santé a fini par céder.
J’eus une grave crise de jaunisse et restai très souffrante durant trois semaines, juste au moment de Pâques. J’eus la chance d’avoir à mes côtés, à ce moment-là, deux marins et leurs épouses, qui disposaient de la cuisine. Personne n’aurait pu me prodiguer davantage de soins et d'attentions qu’eux durant ces trois semaines où je restai clouée au lit. Ils ont non seulement veillé sur moi, mais aussi sur toute la maison. Ils m’appelaient Maman.
Je me remis de cette crise, mais toutes les deux ou trois semaines, une douleur atroce me saisissait au niveau de la vésicule biliaire. J’appelais alors le médecin qui venait me faire une piqûre et repartait aussitôt. Cela dura huit mois. Finalement, à Noël, je résolus de connaître la cause exacte de ces souffrances. Je me rendis donc à la clinique Lahey, pour y subir tous les examens nécessaires, radiographies et autres, on me prescrivit un régime strict. Pendant un an et quatre mois, je le suivis scrupuleusement, tout en continuant à souffrir par intermittence.
En raison de mon âge, on refusa de m’opérer. Le jeune médecin qui me suivait ne m’envoya donc pas chez un chirurgien, mais ce fut une erreur. Si j’avais été adressée à un médecin plus expérimenté, celui-ci aurait immédiatement perçu le genre de femme que je suis et aurait compris que j’étais parfaitement capable de supporter une intervention, car je n’ai peur de rien.
Mon état empira au point que j’avais recours au médecin deux ou trois fois par semaine. J’étais passée de 64 kg à 55 kg. Le médecin finit par m'envoyer à un chirurgien qui, après examen, déclara:
Il faut opérer, et cela doit être fait dans les dix jours.
Il me fallu donc trouver quelqu’un pour veiller sur ma maison. Je fis appel à une amie qui m’avait été fidèle durant les périodes les plus éprouvantes des vingt dernières années, et aussi à une petite-nièce, Mme Stephen Smith, qui vivait à Burlington, dans le Vermont, et qui m’avait rendu visite l’année précédente m'assurant que je pouvais compter sur elle en cas de besoin. Elle me répondit immédiatement par écrit qu’elle viendrait, et que son mari étant en vacances, se joindrait à elle.
Je fus donc admise à l’hôpital Deaconess, et après trois jours d’investigations, l’opération eut lieu. C’était un cas d’école, car les radios ne montraient rien. Ma vésicule biliaire avait été enlevée quarante ans plus tôt, si bien que le chirurgien ignorait ce qu’ils allaient trouver. Ils découvrirent cependant deux gros calculs dans le canal qui relie la vésicule aux intestins, ce qui expliquait ces vives douleurs.
Je demeurai quatre semaines à l’hôpital. Comme à leur habitude, mes amis emplirent ma chambre de fleurs magnifiques. J’aurais dû y rester encore une semaine, mais, comme je vivais tout près de la clinique, on estima que je pourrais y retourner en cas de besoin.
Je rentrai un samedi. Mon amie, qui était demeurée quatre semaines chez moi pour veiller sur la maison, fut dans l'obligation de repartir. Ma petite-nièce, avait été également contrainte de regagner son foyer la semaine précédente. Nous téléphonâmes donc à mon neveu et à son épouse, dans le Vermont, pour leur demander de venir.
Tous deux âgés étaient âgés de soixante-quinze ans et en assez mauvaise santé, ils sont néanmoins venus et sont restés à mes côtés jusqu’à ce que je trouve une domestique.
Le chirurgien avait exigé que je revienne à la clinique le mardi suivant ma sortie. Contre mon intuition, je m’y rendis. Il faisait très froid. Je dus patienter deux heures avant d’être appelée et je pris froid. Le chirurgien souhaita me revoir le vendredi. J’y retournai, je pris froid à nouveau et contractai une bronchite.
Il me fallut être hospitalisée, là, j’ai toussais à m’en déchirer la poitrine, tout en recevant des soins pour le moins inadaptés.
Il aurait fallu qu'un bandage serré soit placé afin de maintenir l’incision bien fermée, mais cela ne fut pas fait, par conséquent, la plaie interne, qui n’avait pas cicatrisé, s’est rouverte, et je me retrouve aujourd'hui avec une hernie dont je souffrirai toute ma vie, contrainte de porter un corset très ajusté le jour et une ceinture herniaire la nuit. Tout cela par suite de soins post-opératoires inadéquats. Sans cette négligence, je serais à présent parfaitement rétablie, comme neuve.
Je n’avais pas eu à porter de corset depuis quarante ans, or avoir la taille ainsi comprimée nuit et jour représentait une gêne continuelle qui me pesait beaucoup.
Lorsque je compris que mon neveu et sa femme allaient devoir regagner leur domicile, je pris le Herald du matin et tombai sur une annonce: une infirmière praticienne recherchait à s’occuper d’une personne âgée. Je l’appelai aussitôt, elle vint me voir dès l’après-midi même. Je l’engageai sur-le-champ.
Elle resta à mon service pendant un an et demi et se révéla précisément ce dont j’avais besoin. Au terme de cette période, j’étais redevenue capable de me suffire à moi-même et, lorsque mon neveu et son épouse vinrent me rendre visite pour Noël, je laissai partir Catherine. Ce fut la première et la seule domestique à demeure que j’aie jamais eue. Comme je voudrais pouvoir m’en offrir une semblable aujourd’hui...
Durant ma convalescence, je ne savais que faire pour occuper mes heures creuses. Un Gémeaux a besoin d'avoir constamment les mains et l’esprit occupés.
Ma petite-nièce, Irma Henry, qui fabriquait autrefois de très jolies fleurs en papier, me proposa de m’en apprendre le savoir-faire. Elle m’enseigna d’abord à réaliser des roses et des cornouillers, puis, grâce au livre d’instructions publié par la Dennison Manufacturing Company, je parvins à créer toutes sortes de fleurs. Je fus très surprise de découvrir que j’avais un véritable don pour cet art: mes fleurs en papier étaient si réalistes que les gens ne parvenaient à les distinguer des vraies qu’en les touchant.
À cette époque, une amie de Troy, dans l’État de New York, vint me rendre visite. Lorsqu’elle découvrit toutes les fleurs que j’avais réalisées en cinq mois à peine, elle resta stupéfaite et s’écria :
J’ai apporté mon appareil photo, je vais photographier toutes tes créations et essayer de te rendre aussi célèbre pour tes fleurs que Grandma Moses l’est pour ses peintures.
À cette époque, d’autres personnes se trouvaient auprès de moi, toutes se mirent à rassembler les nombreuses fleurs que j’avais réalisées et à les disposer autour du piano, dans le salon de musique.
Pendant que mon amie prenait les photos, quelqu’un s’écria:
:
Il faut prévenir le Boston Herald! C’est une histoire extraordinaire: une dame de quatre-vingt-neuf ans qui se met à ce loisir et réalise tant de variétés aussi réalistes.
Tout le monde, d’une seule voix, m’incita à téléphoner au journal. Comme il m’arrive souvent d’écrire au Hérald à propos de différents sujets lorsqu’une occasion se présente, c’est tout naturellement que je composai le numéro de la rédaction pour leur exposer ce dont nous venions de convenir. Le rédacteur me répondit immédiatement :
Parfait, je vous envoie quelqu’un tout de suite, il sera chez vous dans une demi-heure.
Un photographe arriva donc et prit plusieurs clichés des fleurs, me plaçant au milieu d’elles pour poser. Il en résulta un bel article accompagné d’une grande photographie, paru dans le Sunday Herald du 18 décembre 1949, sous le titre suivant:
Une femme de Back Bay, 88 ans, excelle dans la fabrication de fleurs en papier.
Franchir le seuil de la maison de Mme Marie L. Clemens, au 198 Bay State Road, donne l’impression d’entrer chez un fleuriste: toutes les pièces sont littéralement envahies de fleurs d’une beauté saisissante.
Il est difficile de croire qu’il s’agisse de fleurs en papier, tant elles paraissent vraies. Il faut finalement les toucher pour se convaincre qu’elles sont entièrement réalisées en papier.
Depuis le mois de mai dernier, Mme Clemens s’est lancée dans la création de fleurs en papier. Elle en a, depuis, réalisé plus de deux cents variétés différentes, reproduites avec grand soin jusqu’aux moindres détails, notamment dans le choix des couleurs. Ce passe-temps l’occupe intensément, car elle reçoit régulièrement de nouvelles fleurs qu’on lui demande de reproduire.
Elle a déjà envoyé certaines de ses fleurs en papier à des amis en Angleterre et dans l’Ouest américain. Elle envisage également d’en offrir un grand nombre en guise de cadeaux de Noël.
À la suite de cet article, je reçus un grand nombre de lettres. Plusieurs dames âgées, qui vivent dans des hôtels aux alentours de Boston, me téléphonèrent pour me demander si elles pouvaient venir me rendre visite, ainsi qu’à mes fleurs, ajoutant qu’elles espéraient que je pourrais peut-être leur suggérer une activité susceptible d’occuper leurs longues heures de solitude.
Un jour, quelqu’un fit parvenir un exemplaire de l’article du Herald à la Dennison Manufacturing Company, à Framingham, l’entreprise qui me fournissait tout mon papier crépon, si bien que le rédacteur de What Next, la publication qu’ils adressent à tous leurs clients aux États-Unis, m’écrivit pour me demander s’ils pouvaient venir prendre des photos et rédiger un article à leur tour.
Bien entendu, je répondis que j'en serais ravie. Le rédacteur, un charmant jeune homme, vint accompagné d'un photographe professionnel. Ils prirent plusieurs photos dans les différentes pièces où j’avais disposé les fleurs, et me firent poser au milieu d'elles. Ils publièrent un dossier de deux pages, avec photographies et article, dans les numéros de mai et juin 1951 de leur revue What Next. Le photographe lui-même était émerveillé: il lui fallut toucher les fleurs pour se convaincre qu’elles étaient bien en papier.
Voici une partie de l’article de la Dennison Manufacturing Company :
"Une manière de répandre le bonheur
Le jour le plus heureux que j’aie vécu depuis de longues années fut celui où j’ai commencé à fabriquer des fleurs en papier crépon.
C’est en souriant que Mme Marie L. Clemens, âgée de 89 ans et demeurant au 198 Bay State Road à Boston, désigne les innombrables fleurs qu’elle a disposées en bouquets sur les tables et les cheminées de son chaleureux intérieur.
Il ne manque plus que le bourdonnement des abeilles et le parfum des corolles pour se croire au cœur d’une serre luxuriante.
Depuis mai 1949, date à laquelle elle a découvert ce passe-temps captivant, Mme Clemens a réalisé plusieurs centaines de fleurs, reproduisant fidèlement toutes les variétés connues ainsi que de nombreuses espèces rares venues du monde entier.
Son loisir a prospéré et ses proches n’ont cessé de louer la beauté de ses créations. Mme Clemens a vite compris que son talent procurait également de la joie à autrui.
A présent, elle offre ses fleurs pour les anniversaires et les présents de Noël. Elle enseigne également à de nombreuses personnes l’art de réaliser des fleurs en papier.
À 89 ans, Mme Clemens reste une femme particulièrement active, fidèle à cette habitude de toute une vie: venir en aide à autrui. Je fais tout mon possible pour proposer aux dames âgées et solitaires une occupation qui emplisse leurs journées. Travailler ainsi au plus près de la nature est une merveille, cela m’a apporté du bonheur, à moi comme à tant d’autres.
Infatigable, elle continue de créer de nouvelles fleurs.
Lorsqu’on lui demande comment elle obtient des coloris si réalistes, elle répond avec malice: Eh bien, les fleurs sont féminines, vous savez... Alors j’utilise du rouge à lèvres, du fard à joues et de la poudre dans toutes les teintes possibles!
Dès lors, je reçus du courrier venu de tout le pays, ce qui me valut de nombreuses nouvelles amitiés. La semaine dernière encore, un couple habitant près de Boston m’a écrit pour me dire qu’un de leurs amis, résidant à Lewiston, dans l’Idaho, leur avait vivement conseillé de venir me rendre visite, ajoutant qu’il était certain que je devais être exactement le genre de personne qu’ils aimeraient connaître. Cet homme de l’Idaho m’adressa lui-même plusieurs lettres. Son hobby à lui consiste à collectionner des salières et poivrières, il en possède plus de deux mille cinq cents ensembles différents.
De nombreuses personnes m’ont demandé pourquoi je ne les fabriquais pas pour les vendre, mais je n'ai aucune envie de transformer cet art en commerce. Je l’ai développé précisément au moment où ma nature de Gémeaux réclamait une occupation à sa mesure, et je préfère de loin les offrir aux nombreux amis qui me témoignent tant de délicates attentions.
Cette expérience m’a une fois de plus démontré ce que la vie m’a appris depuis toujours: lorsque j'étais dans un véritable besoin, la réponse juste m’était envoyée. Je n’ai jamais convoité les biens matériels terrestres, pourtant les choses nécessaires sont venues à moi de manière inattendue, je les ai alors accueillies en comprenant intimement la raison de leur venue.
La publicité autour de mes fleurs en papier m’a valu d’autres contacts très agréables.
Le lendemain de la parution de l’article de la Dennison Manufacturing Company, le photographe se rendit à Thompson’s Island afin de photographier l’établissement pour garçons placé sous la direction de M. et Mme W. Meacham. Il relata qu’il s’était trouvé la veille à mon domicile pour photographier mes fleurs ainsi que mon superbe chat persan argenté, Fluffy, et mentionna que j’étais originaire du Vermont.
Mme Meacham, secrétaire correspondante des Filles du Vermont, m’écrivit immédiatement pour me demander pourquoi je n’étais pas membre des Filles du Vermont, et j’ai répondu à sa gracieuse note en l’invitant à venir me voir, ce qu’elle fit la semaine suivante.
En conséquence, elle proposa mon nom à la réunion suivante, je fus élue, et j’appartiens à présent à la Société des Filles du Vermont.
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- début des Confidences de Marie-Louise
Anglais :
His talent brought joy to others.
Allemand :
Sein Talent bereitete anderen Freude.
Espagnol :
Su talento daba alegría a los demás.
Italien :
Il suo talento dava gioia agli altri.
Portugais :
O seu talento dava alegria aos outros.
Grec :
Το ταλέντο του έδινε χαρά στους άλλους.
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