Voici la suite de la narration de Lewis qui a débutée avec ce message (cliquer).
Une fois le livre en main, Rollins semblait vibrer de vie, d’animation, d’exaltation, de puissance créatrice. Il était véritablement en syntonie avec l’inconnu, et pourtant ce n’était qu’un simple livre ; et sur aucune page il n’y avait un seul mot qui puisse être interprété, même de très loin, comme faisant référence à ce qui avait été éveillé dans l’atmosphère de cette pièce.
Le livre fermé à la main, simplement pour satisfaire l’idée qu’il fallait une clé quelconque, il se renfonça dans le fauteuil de contemplation, se détendit et attendit. Une seule pensée occupait son esprit :
Je vais tourner les pages du journal du passé, jusqu’au hier de l’ancienne vie !
Il exprima cette pensée à voix haute — comme un ordre qu’il se donnait à lui-même.
Combien de minutes s’écoulèrent tandis que Rollins restait assis là, les yeux fermés, nul ne le sait, mais il fut tiré du silence de sa concentration par un étrange bourdonnement qui emplit toute la pièce.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il ne vit rien au début, mais lentement une grande brume violette se forma dans le coin de la pièce où se trouvait seulement une chaise dans l’ombre. Peu à peu la brume se condensa près du sol, puis s’allongea pour finalement — peut-être après cinq minutes — prendre la forme d’un lit ou d’une couche. Elle était recouverte de couvertures et de draps, et un vieil homme y était allongé, seul le visage et un bras dépassant des couvertures.
D’autres éléments de l’image — car c’était bien une image — commencèrent à se former tandis que Rollins fixait la scène avec une intense concentration, retenant même son souffle de peur de rompre l’enchantement. À côté du lit était assis un autre vieil homme. Sa main tenait celle de l’autre — l’homme allongé, malade. C’était encore une scène de douleur. L’atmosphère même de l’image respirait la peine et la tristesse. Le bras du malade était pâle et décharné. Il pendait presque sans vie. L’homme assis près du lit observait intensément le visage du vieillard. Un moment crucial semblait imminent.
L’aura ou la brume violette entourait toute l’image et la séparait du reste du cabinet de Rollins où elle se déroulait. Le mur derrière le lit semblait d’une couleur et d’une nature différentes de ceux de l’étude, et paraissait plus éloigné.
Rollins observait et attendait la suite, mais de nouveau il ressentit cette étrange sensation que sa conscience quittait son corps pour se retrouver là-bas, quelque part dans l’image elle-même. Maintenant il était complètement là. Il percevait la différence d’atmosphère ; la pièce où il se trouvait à présent était froide. Il semblait être au côté — non, juste au-dessus et à côté — de l’homme sur le lit. Il était là, invisible.
Avec ce nouveau positionnement de sa conscience vint une compréhension plus claire de ce qui se passait. Le vieil homme était malade — en réalité, il était en train de mourir. Ce n’était plus qu’une question de temps, peut-être de minutes, avant qu’il ne rende son dernier souffle. Mais comment ? Pourquoi ? Où ? Ces questions devaient d’abord trouver réponse. Et à chaque question qui surgissait dans son esprit venait la réponse, non pas en mots, mais dans cette compréhension intérieure si étrange pour lui — pour son entendement ordinaire ; mais cela ne le troublait plus maintenant.
Autant que Rollins pouvait voir, il y avait dans le coin de la pièce de nombreux objets étranges autour du lit et des deux hommes. Mais ce qui frappait le plus étaient les nombreuses peintures, encadrées ou non, certaines même inachevées. La pièce semblait dépourvue de tous ces éléments familiers quand une femme partage le foyer. Le désordre, les signes de poussière et de négligence confirmaient que le vieil homme était malade depuis longtemps, et seul. L’autre homme était… un médecin. Il affichait une attitude désespérée, mais venait d’administrer une potion qui prolongerait la vie. Le vieil homme luttait intérieurement ; par moments il haletait et, après chaque halètement, un peu de couleur revenait à ses joues.
Désireux d’en savoir davantage sur l’histoire, Rollins — ou plutôt la conscience de Rollins — se pencha au-dessus du corps du malade et resta suspendu là quelques minutes. Le vieil homme haleta de nouveau, ouvrit les yeux et dit d’une voix tremblante :
- Regarde… regarde ! Là — juste au-dessus de moi — mon Âme. Elle me quitte — elle veut partir, elle plane là, elle attend, elle attend, elle attend.
Les mots s’éteignirent dans la faiblesse. Mais ce n’étaient pas les paroles d’un Américain, ce n’était pas de l’anglais — c’était du français. Pourtant la conscience de Rollins comprenait.
Lorsque le sens de cette exclamation pénétra Rollins, il fut saisi d’effroi. Cela signifiait-il que lui, Rollins, assistait à la transition de sa propre Âme quittant un autre corps ? Que pouvaient signifier d’autre ces mots ? La pensée semblait découler du fait lui-même, car aussitôt la conscience de Rollins — l’intellect, l’esprit — répondit :
- Je suis cette Âme !
Puis vint la sensation d’accord, de connexion particulière avec le corps de l’homme. Rollins ressentit la faiblesse que ressentait le vieil homme. Il sentit une bouche sèche et brûlante, un désir d’eau, et lorsqu’il en prit conscience, le vieil homme leva la main et dit :
« De l’eau, de l’eau, s’il vous plaît… de l’eau. »
Le médecin se tourna, prit une tasse en bois et souleva légèrement le vieil homme pour porter la tasse à ses lèvres. Rollins sentit la fraîcheur du liquide descendre dans sa gorge. Puis vint un apaisement de la température, et pour la première fois Rollins remarqua qu’il avait chaud. Le vieil homme ferma les yeux et s’abandonna à la détente ; ce faisant, la conscience de Rollins sembla devenir plus légère et presque flotter dans l’espace au-dessus du lit.
Soudain, le cri revint, réclamant encore de l’eau. Cette fois le médecin mit une poudre dans l’eau et la donna à boire. Immédiatement Rollins sentit l’élément dans l’eau, mais il était rafraîchissant et apaisant.
Au bout d’un moment ou deux, une sensation étrange envahit à la fois la conscience du vieil homme et celle de Rollins. Le vieil homme se mit à trembler et cria :
-Non, non, plus rien, je veux partir, je ne veux pas rester. Pourquoi m’as-tu encore donné cela ? J’étais soulagé, je voyais que je partais et j’étais heureux.
Pour Rollins, l’effet de la poudre fut de rendre sa conscience lourde, de l’épaissir semblait-il, et de l’attirer vers le bas, toujours plus bas, dans le corps du vieil homme. Cela tirait, cela pesait, cela forçait.
La conscience ne voulait pas y retourner, le corps de l’homme ne voulait pas la retenir — mais quelque chose de brûlant, de puissant, de grossier, d’antinaturel, les forçait à rester ensemble. C’était inconfortable. Le vieil homme pleurait de douleur. Le médecin lui tenait la main et observait.
La conscience de Rollins ne supporta plus la situation. Elle allait se libérer de cette entrave. Elle devint plus forte, plus légère, elle s’éleva légèrement au-dessus du corps. Sa perception devint plus aiguë, elle ressentait sa propre entité. Elle semblait désormais une personnalité vivante, presque indépendante du corps — mais reliée par un simple voile — une aura violette.
Alors elle parla, la voix émanant de la densité même de la conscience :
- Je serai libre ! Je suis le Maître de mon destin tant que je suis ici, et le décret sera accompli ; la main de l’homme ne modifiera ni n’altérera ce qui est écrit dans le Grand Livre. C’est mon heure de passer vers le Royaume de Lumière et d’être illuminé par la Plus Grande Lumière. Longtemps ce corps m’a bien servi pour l’œuvre que je suis venu accomplir — l’œuvre décrétée pour moi lorsque j’y suis entré. Mais maintenant ce corps ne peut plus supporter la puissance de la Lumière qui est en moi, il ne peut plus servir sans entrave, travailler sans s’effondrer, assister avec efficacité la mission de mon temps. Vos poisons et vos drogues sont faits de la même matière que le corps — la poussière du sol ; ils ne peuvent rien faire d’autre que d’étrangler l’esprit, paralyser les sens et retenir de force ce qui est mieux parti. Que la paix vienne à ce vieux corps là qui ne sait que ce que je sais, qui ne souffre que ce que je souffre, qui se réjouit quand je me réjouis. Car il n’a pas de conscience propre. Son esprit est mon esprit, sa Lumière est ma Lumière, sa Vie est ma vie. Il n’est rien par lui-même. Il ne veut rien, il ne peut rien avoir. Qu’il s’en aille, car je n’en veux plus, et JE SUIS TOUT CE QUI CONSTITUE L’HOMME, et j’ai la vie éternelle !
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Le tableau de Francesco Goya (1820), est visible à l'Institut of Art de Minneapolis dans le Minnesota.
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