Voici le début d'une adaptation française d'une allégorie écrite par Harvey Spencer Lewis, initialement dans son style assez hermétique à tel point qu'elle n'avait jamais été traduite auparavant.
Le Bistrot propose une approche progressive dans laquelle cette étrange histoire d'une révélation est présentée sous son premier degré de lecture: ce que l'on nomme la version exotérique.
Le moment viendra d'y revenir afin d'apprécier certains aspects mystiques ou subtils qui peuvent échapper dans une première lecture.
Pour un homme comme William Howard Rollins – nerfs solides, esprit vif en affaires et totalement absorbé par son travail –, la fin d’une année fiscale ressemble à la fin d’une étape de vie.
C’est le moment du bilan: ce qui a été fait ou non, les gains et les pertes, le pouvoir acquis ou perdu. Une année fiscale est une unité à part, comme une entité en soi, une petite vie dans la grande aventure de l’entreprise.
Pour Rollins, les années fiscales suivaient le calendrier elles se terminaient le 31 décembre à minuit. Le 1er janvier était pour lui le jour de la renaissance, personnelle et professionnelle. Ses collègues et amis le voyaient comme un pur homme d’affaires, sans autre intérêt dans la vie. Et ils avaient raison.
Rollins était une figure importante du monde des affaires américain. Il ne fréquentait que des clubs professionnels, n’allait à aucun dîner mondain hors contexte commercial, ne prenait de plaisir que dans la détente qui lui permettait de mieux travailler ensuite.
Et il n’était pas marié. Il vivait dans une maison simple avec sa mère qui l’admirait profondément. Il recevait peu et évitait qu’on lui présente les filles de ses amis.
Son bureau était la seule pièce vraiment personnelle. On y voyait beaucoup de tableaux, surtout des paysages et des scènes champêtres. Pourtant, personne ne l’avait jamais vu partir admirer la nature en voiture.
Une petite bibliothèque fermée à clef contenait des livres inconnus de tous. Un grand coffre-fort et un vieux coffre en bois cerclé de laiton complétaient le décor. Le reste – grand fauteuil, lampe de lecture, table – montrait seulement qu’il se détendait parfois pour lire. On savait qu’il lisait le New York Times et le Literary Digest ; le reste était un mystère.
Cette nuit du 31 décembre 1916, juste avant minuit et l’arrivée de 1917, Rollins était seul dans son bureau. Sa mère dormait, la maison était calme. Les flammes du gaz dans la cheminée jetaient une lumière douce. Assis dans son fauteuil, en veste d’intérieur toute simple, il relisait son journal intime à la lueur de la lampe.
Ce journal était ce qu’il avait de plus précieux. Depuis l’université, il y notait chaque soir les événements de la journée. Les vingt volumes couvraient plus de vingt ans, presque uniquement consacrés aux affaires.
Ce soir, il fermait le carnet de 1916. Comme chaque année, il relisait tout pour voir ce qui avait été accompli et ce qui restait à faire, afin de reporter les tâches inachevées dans le nouveau carnet.
Il tournait les pages à rebours, mois par mois, et revivait les journées passées. Parfois il souriait, parfois son visage se durcissait.
Arrivé au 12 septembre, il s’arrêta. Une seule note: « Découvrir qui a peint le paysage de printemps signé Raymond. »
À ces mots, son expression changea complètement. Il entra dans un monde de questions et de défi. Pourquoi n’avait-il jamais réussi à connaître le nom complet du peintre ? Pourquoi était-il effacé alors que le tableau était en parfait état ?
Ce tableau, un vieux chef-d’œuvre de grande valeur, était accroché dans son bureau. Son style et sa technique montraient clairement son ancienneté et sa maîtrise qui font de ce tableau un véritable chef-d'œuvre ancien. Pourtant, le marchand qui le lui avait vendu n'avait pas pu identifier l'artiste.
Il avait promis de se renseigner ; d'autres experts l'avaient examiné et conclu qu'il s'agissait de l'œuvre d'un maître inconnu. Aucun autre grand paysage signé d'un nom similaire n'était répertorié. On ne parvenait même pas à déchiffrer l'initiale du nom de famille, bien qu'elle ait visiblement existé.
Le prénom « Raymond » ne donnait aucun indice: aucun maître ancien portant ce prénom n'était connu pour des paysages d'une telle qualité.
Ce ne pouvait pas être la première œuvre de l'artiste. Une telle maîtrise ne s'acquiert qu'après des années de pratique et de développement personnel.
Pendant cinq ans, à la date du 12 septembre – jour de l'achat –, ses journaux portaient la même note: « Découvrir qui a peint le paysage de printemps. »
Malgré son argent, ses relations (marchands prêts à tout pour lui plaire, un ami à Paris en contact avec des artistes réputés), malgré son intérêt sincère et sa curiosité tenace, il n'avait rien trouvé. Ce n'était plus un mystère pour lui, c'était un défi. Ce nom secret le narguait. Or, Rollins était connu pour adorer les défis et mépriser qu'on lui résiste – du moins dans les affaires. Dans le monde de l'art, où il se sentait étranger, une simple petite énigme le mettait en échec, une énigme qu'un étudiant aurait pu résoudre facilement.
« Combien d'années encore vais-je reporter cette note dans mes carnets ? » se demanda-t-il, perdu dans sa rêverie, comme s'il s'adressait aux marchands disparus.
« Cinq ans déjà, et chaque année rend le tableau plus ancien, le secret plus profond. Si on a perdu la trace de l'artiste aujourd'hui, pourquoi espérer que le temps la révélera ? Le temps ne fait qu'épaissir le mystère. Si ce tableau avait mille ans lors de l'achat, il en a maintenant mille cinq, et l'an prochain mille six ! Avant la fin de ma vie – j'espère vivre encore quarante ans –, il pourrait bien en avoir mille quarante. Et alors ? La question restera sans réponse. Le marchand sera mort, comme ceux qui l'ont connu. Non, l'avenir n'apportera rien. Il faut remonter dans le passé, à l'époque où le tableau était neuf, accroché dans un vieux château, où le nom était encore lisible… où l'artiste vivait peut-être encore ! »
Ses yeux quittèrent la page du journal pour se poser sur les flammes bleues et jaunes. Il se mit à imaginer où et quand cette œuvre avait pu naître. Le nom évoquait un Français, la France, un monde de vie si attirant.
« Pourquoi la France m'attire-t-elle autant ? Pourquoi n'ai-je jamais pris le temps de visiter ses vieilles villes paisibles et ses provinces pittoresques ? » murmura-t-il presque dans le silence de la pièce.
Puis il pensa à la guerre qui rendait tout voyage impossible. Pourtant, autrefois, rien ne l'aurait empêché de passer un été là-bas, d'apaiser ce désir étrange qu'il avait toujours eu pour le sud de la France. Et pourtant, ce pays restait un simple rêve.
Rollins ignorait que beaucoup de gens ressentent la même nostalgie inexplicable pour un lieu qu'ils n'ont jamais vu, mais qui leur semble familier, comme une part d'eux-mêmes.
La nuit avancée le ramena à la réalité. Il referma le journal en marquant la page du 12 septembre 1916. Comme chaque année, il reporterait la note dans le carnet suivant. Il n'y avait rien d'autre à faire.
Puis, en tournant la page précédente, le 11 septembre, une idée folle lui traversa l'esprit: et si on pouvait remonter le temps comme on tourne les pages d'un livre ? « Si je pouvais feuilleter les jours passés aussi facilement que ceux de cette année, je découvrirais tout sur ce tableau. »
Cette pensée l'étourdit. Il s'assoupit légèrement, conscient d'être assis devant le feu, en train de faire un simple rêve éveillé. Mais dans ce rêve, son journal devenait l'index d'un immense livre du passé. Les pages tournaient, révélant des scènes vivantes dans les flammes de la cheminée.
Minuit sonna. L'horloge du couloir frappa douze coups solennels. Dehors, la ville explosa en cloches, sirènes et cornes de brume pour accueillir 1917. Le bruit n'atteignit pas Rollins, plongé dans son rêve. Il savait seulement qu'un nouveau cycle commençait… et il tourna la page vers le premier « hier » du passé, de l'autre côté du voile.
Anglais
The strange story of a revelation.
Allemand
Die seltsame Geschichte einer Offenbarung.
Espagnol
La extraña historia de una revelación.
Italien
La strana storia di una rivelazione.
Portugais
A estranha história de uma revelação.
Grec
Η παράξενη ιστορία μιας αποκάλυψης.
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